Les crucifères et l’endométriose

 

Les crucifères constituent une famille de végétaux qui englobe toutes les variétés de choux (brocoli, chou-fleur, chou chinois, kale, etc.), le cresson, la roquette, le navet, le rutabaga, le radis, le colza, la cameline et la moutarde.

Toutes ces crucifères contiennent des molécules soufrées qui pourraient être intéressantes dans le traitement de l’endométriose.

 

La consommation de crucifères et le risque d’endométriose

 

Une étude d’observation (étude de cohorte prospective de 1991 à 2013) avait révélé des résultats surprenant au sujet des crucifères… En effet, les femmes qui consommaient une portion par jour ou plus de crucifères, avaient un risque d’endométriose augmenté de 13% [1]. Il faut savoir que ce type d’étude évalue les apports avec des questionnaires de fréquence alimentaire.  Les données permettent de comparer l’alimentation des femmes qui développent la maladie et de celles qui ne la développent pas. Mais il peut y avoir de gros biais ! Voici l’explication probable : les aliments de la famille des choux sont difficiles à tolérer sur le plan intestinal. Il se peut que certaines femmes atteintes d’endométriose ne les supportaient pas en ont tout simplement moins mangé, d’où un énorme biais statistique.

Pour que les conclusions d’études de cohorte (ou de cas-témoins) commencent à être pris au sérieux il faut que les résultats soient cohérents au vu d’autres types d’études. Nous allons voir que ce n’est pas le cas puisque les crucifères pourraient avoir un bénéfice dans l’endométriose grâce à 3 molécules : l’I3C, le DIM et le sulforaphane.

 

L’indol-3-carbinol ou I3C

 

La consommation de crucifères est connue pour moduler le ratio entre les « bons œstrogènes » et les « mauvais œstrogènes ». Lors de la phase 1 de détoxication hépatique les estrones peuvent être métabolisés en 2-hydroxyestrones, 4-hydroxyestrones ou en 16-alpha-hydroxyestrones. Ces deux dernières sortes s’avèrent cancérigènes, pour le sein notamment. Les « 2-hydroxy-œstrogènes » peuvent considérés comme bénéfiques car non cancérigènes, protecteurs contre le cancer du sein, et non œstrogéniques. Quant aux « 16-alpha-hydroxy-œstrogènes » ils sont très génotoxiques et 5 fois plus œstrogéniques que l’œstradiol ! La consommation de crucifères permet alors d’augmenter le ratio 2/16OHE («bons»/«mauvais» œstrogènes) [2] et de réduire l’imprégnation œstrogénique.

Le brocoli ou les extraits titrés de brocoli contient de l’indole-3-carbinol (I3C), une molécule capable de modifier ce ratio dans le bon sens [3]. Bien que le ratio 2/16OHE ne soit pas étudié dans le champ de l’endométriose, il est par contre établi que son déséquilibre est associé au cancer du sein [4].

 

 

DIM

 

Le 3,3′-diindolylméthane, ou DIM, est une molécule issue de la digestion de l’I3C contenu dans les choux.

Une étude a évalué les effets de l’ajout  de DIM au traitement par diénogest, progestatif plus connu sous le nom de Visanne® dans un essai in vitro et ex vivo, ainsi que dans une petite cohorte de femmes atteintes d'endométriose.

En laboratoire, du tissu endométrial de femmes atteintes d'endométriose et de témoins (sans endométriose) a été incubé avec du diénogest ou une combinaison de DIM/diénogest. Le diénogest et le DIM ont considérablement réduit la prolifération cellulaire dans les cellules étudiées in vitro.  Ex vivo le DIM a réduit la viabilité et la sécrétion d'œstradiol spécifiquement dans l'endométriose mais pas dans le tissu endométrial normal. Cet effet a été renforcé par la combinaison avec le diénogest.

Pour la cohorte : le traitement, soit par diénogest, soit l’association, a été administré au hasard à des femmes atteintes d'endométriose sur 3 mois. Les profils de saignement et la douleur pelvienne associée ont été évalués par échelle visuelle analogique (EVA) : la douleur pelvienne associée à l'endométriose a été significativement réduite chez les patientes prenant le traitement d'association DIM/diénogest par rapport à celles prenant le diénogest seul. Le schéma de saignement (nombre et durée des épisodes) a été significativement amélioré par l'ajout de DIM au traitement hormonal. 

 

 

Sulforaphane

 

Le sulforaphane est un composé soufré de la famille des isothiocyanates. On le retrouve dans le brocoli et dans différents choux.

 

Plusieurs mécanismes induits par le sulforaphane sont intéressants pour le traitement naturel de l’endométriose.

Le sulforaphane aurait la propriété de réduire la prostaglandine de type 2 (PGE2) en inhibant la prostaglandine-E synthase-1 microsomale [5]. Il est important de noter que la PGE2 est un médiateur inflammatoire très impliqué dans la physiopathologie de l’endométriose [6].

 

Dans un modèle d’endométriose sur l’animal, le sulforaphane réduit de façon dose-dépendante les lésions endométriosiques et les adhésions [7]. Le sulforaphane agirait sur la voie PI3K-Akt, une voie de signalisation cellulaire  qui joue un rôle majeur dans la croissance et la prolifération cellulaire. Elle est par ailleurs bien connue dans le domaine de la cancérologie. Mais c’est aussi un domaine de recherche pour le traitement de l’endométriose. En effet les scientifiques sont à la recherche de traitements médicamenteux pour bloquer la voie PI3K-Akt-mTOR [8]. Et c’est exactement de cette façon qu’agit le sulforaphane ! En outre, à la fin du traitement les scientifiques ont pu remarquer que le sulforaphane avait inhibé les taux d’IL-6, d’IL-10, de TNF-α, d’IFN-γ (médiateurs inflammatoires) et de VEGF (facteur de croissance) dans le liquide péritonéal et le plasma. On voit donc que le sulforaphane s’attaque directement aux mécanismes cellulaires impliqués dans la physiologie de la maladie…

Une autre étude a évalué l’effet anti-inflammatoire et anti-nociceptif (antidouleur) du sulforaphane de brocoli sur les lésions endométriosiques touchant le nerf sciatique, toujours dans un modèle animal [9].

 

Le sulforaphane a soulagé les sciatalgies causées par les lésions endométriosiques. Il a également inhibé la croissance du tissu endométrial ectopique (rétrécissement de la taille des lésions et diminution du taux du facteur de croissance VEGF). Les niveaux de cytokines pro-inflammatoires (IL-6, IL-1β et TNF-α) ont été régulés à la baisse. Ce soulagement de la douleur dans l’endométriose sciatique est médiée par l'inhibition de l'inflammation : suppression de COX2 et iNOS dans les nerfs blessés, deux enzymes clés impliquées dans l'inflammation et la douleur neuropathique. Il y a également une régulation positive de KEAP1 et Nrf2, molécules améliorant la réponse antioxydante.

Une autre étude du même type avait déjà mis en lumière les effets anti-inflammatoires et anti-nociceptifs du sulforaphane de brocoli dans les neuropathies [10].

Au total l’extrait de brocoli riche en sulforaphane, en plus de ses actions inhibitrices sur la croissance et l’inflammation dans l’endométriose, pourrait être une aide chez les femmes dont les lésions endométriosiques touchent le nerf sciatique.

 

 

Les crucifères et la sphère digestive

 

Les crucifères sont classées parmi les aliments riches en FODMAPs. Cette catégorie de végétaux est souvent mal tolérée en raison de fermentations intestinales. On a donc des effets bénéfiques supposés mais parfois des difficultés sur le plan digestif. Les extraits en gélules limitent une partie du problème. Pour les aliments il faut faire au cas par cas : certaines crucifères seront tolérées, d’autres non. Il faut aussi trouver le seuil de tolérance (objectif de la diète pauvre en FODMAPs).

 

 

Les crucifères et le fonctionnement thyroïdien

 

En diminuant la captation de l’iode les crucifères peuvent ralentir le fonctionnement thyroïdien. Il faut donc être vigilent en cas d’hypothyroïdie, car c’est une pathologie qui semble souvent être associée à l’endométriose. Dans ce cas, l’astuce est d’augmenter les apports d’iode pour compenser : produits de la mer (poissons et fruits de mer), algues (en paillettes, tartare d’algues, nori des maki-sushis…) et sel iodé (et jamais fluoré !).

 

Choux crus, fermentés ou cuits ?

 

C’est crus qu’ils fourniront les molécules actives. On peut néanmoins blanchir (plonger dans de l’eau bouillante) le brocoli pendant 1 minutes, avant de plonger dans l’eau froide pour couper la cuisson. Ceci permet d’augmenter la quantité de sulforaphane biodisponible. Mais une cuisson classique, donc plus longue, le détruit. La roquette, le cresson et les radis se consomment crus donc la question ne se pose pas. On préserve donc les molécules actives quand les crucifères sont consommées en crudités. Le problème est que ce sont les mêmes molécules qui perturbent la thyroïde. La cuisson et la fermentation les désactivent et résout le problème côté thyroïde. Mais les actions « anti-endométriose » sont perdues. Il faut donc adapter selon le cas de chacune.

 

Conclusion

 

La consommation de crucifères doit se faire selon le degré de tolérance individuelle. Le recours à des extraits titrés en I3C, DIM, sulforaphane ou son précurseur la glucoraphanine, peut être intéressant dans certains cas, y compris en combinaison avec des progestatifs. L’hypothyroïdie est une pathologie qui doit être prise en compte pour adapter la consommation de crucifères et d’iode.

 

Fabien Piasco – Tous droits réservés ©

 

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Références

 

1.    Morales-Prieto DM, Herrmann J, Osterwald H, Kochhar PS, Schleussner E, Markert UR, Oettel M. Comparison of dienogest effects upon 3,3'-diindolylmethane supplementation in models of endometriosis and clinical cases. Reprod Biol. 2018 Sep;18(3):252-258.

2.    Fowke JH, Longcope C, Hebert JR. Brassica vegetable consumption shifts estrogen metabolism in healthy postmenopausal women. Cancer Epidemiol Biomarkers Prev. 2000 Aug;9(8):773-9.

3.    Michnovicz JJ, Adlercreutz H, Bradlow HL. Changes in levels of urinary estrogen metabolites after oral indole-3-carbinol treatment in humans. J Natl Cancer Inst. 1997 May 21;89(10):718-23.

4.    Sampson JN, Falk RT, Schairer C, Moore SC, Fuhrman BJ, Dallal CM, Bauer DC, Dorgan JF, Shu XO, Zheng W, Brinton LA, Gail MH, Ziegler RG, Xu X, Hoover RN, Gierach GL. Association of Estrogen Metabolism with Breast Cancer Risk in Different Cohorts of Postmenopausal Women. Cancer Res. 2017 Feb 15;77(4):918-925.

5.    Zhou J, Joplin DG, Cross JV, Templeton DJ. Sulforaphane inhibits prostaglandin E2 synthesis by suppressing microsomal prostaglandin E synthase 1. PLoS One. 2012;7(11):e49744.

6.    Sacco K, Portelli M, Pollacco J, Schembri-Wismayer P, Calleja-Agius J. The role of prostaglandin E2 in endometriosis. Gynecol Endocrinol. 2012 Feb;28(2):134-8.

7.    Zhou A, Hong Y, Lv Y. Sulforaphane Attenuates Endometriosis in Rat Models Through Inhibiting PI3K/Akt Signaling Pathway. Dose Response. 2019 Jun 11;17(2):1559325819855538.

8.    Barra F, Ferro Desideri L, Ferrero S. Inhibition of PI3K/AKT/mTOR pathway for the treatment of endometriosis. Br J Pharmacol. 2018 Sep;175(17):3626-3627.

9.    Liu Y, Zhang Z, Lu X, Meng J, Qin X, Jiang J. Anti-nociceptive and anti-inflammatory effects of sulforaphane on sciatic endometriosis in a rat model. Neurosci Lett. 2020 Feb 22;723:134858.

10. Wang C, Wang C. Anti-nociceptive and anti-inflammatory actions of sulforaphane in chronic constriction injury-induced neuropathic pain mice. Inflammopharmacology. 2017 Feb;25(1):99-106.